De la "Cadière d'Azur" à "bébé Cadum"

J'ai toujours cru que le nom du beau village de "La Cadière d'Azur" provenait du provençal "la cadiero", signifiant "la chaise". Pour moi, c'était donc la belle "chaise bleu" ! Et puis en me plongeant dans Internet, j'ai réalisé qu'une autre explication était tout aussi légitime : les fours à cade, les cadières donc, sont très nombreux par ici . Chacun choisira sa version préférée ...

 

 

Mais c'est quoi, au juste, la cade ? et bien, j'ai trouvé une réponse : c'est une sorte de quiche à base de farine de pois chiche. C'est une spécialité culinaire toulonnaise et les fours à cade, évidemment, étaient indispensables à la bonne cuisson ... Bon, je vois bien que vous ne me croyez pas et que vous pensez qu'il faudrait peut-être se méfier des conteurs de sentier. Pourtant, la cade est bien un plat toulonnais (appelé aussi "socca" du côté de Nice).

Alors je vais poser ma question autrement : Mais c'est quoi, au juste, le cade ? et bien c'est le genévrier et là je vous sens rassuré.

Ah, le genévrier ... mais lequel ? En effet, il y en a au moins quatre sortes.

Tout d'abord, peut-être le plus connu, le "juniperus vulgaris" dont les graines parfument agréablement la choucroute ou la terrine de lapin. On l'apprécie également quand on boit le "gin", boisson alcoolisée aromatisée avec des baies de genévrier.

Celui qui nous intéresse aujourd'hui, c'est le "juniperus oxycedrus" qui permet d'obtenir l'huile de cade. Cet arbuste poussait en abondance dans la région. Cela explique qu'au sud de la Sainte Baume, on comptait pas moins de 200 fours à cade et dans la commune de La Cadière d'Azur, de l'ordre de 22.

Comment obtenait-on l'huile de cade ? (oui, vous avez raison, d'abord avec de l'huile de coude ...)

Il faut savoir que c'est le bois de genévrier (et non les baies) qui, chauffé à 250°, permet d'obtenir cette huile. C'est la raison pour laquelle un four était nécessaire. Il était constitué d'un grand récipient (la jarre) entouré d'un foyer semi circulaire. L'ensemble était construit en pierres, soigneusement disposées, afin que le feu chauffe de manière régulière le pourtour de la jarre et que, à la base de cette dernière soit récupéré le précieux liquide.

Le processus durait 3 jours. Tout d'abord, il fallait remplir la jarre de buchettes de bois de genévrier (jusqu'à 200 kg) et le foyer, de bois à brûler (oui, la forêt en prenait un coup ...). Le lendemain était consacré à la combustion. Au début, seul un liquide, mi-huile mi-eau, s'écoulait. Cependant, lorsque la fumée qui s'échappait par le haut du four virait au bleu, vite on mettait un nouveau seau afin de récupérer "l'huile vraie". C'est à ce moment là qu'on réduisait le tirage afin d'obtenir une combustion lente. En fin de journée, on avait récupéré une vingtaine de litre d'huile de cade. Le troisième jour était consacré au retrait des braises qu'on enfouissait dans la terre afin d'obtenir un excellent charbon de bois.

Nous avons sous les yeux un exemplaire de four à cade, bien restauré et qui permet de comprendre parfaitement ce savoir-faire. Une plaque nous signale qu'il est répertorié sous le N° 15 est qu'il est dit du "vallon du coutelas".

Mais, l'huile de cade, à quoi ça sert ? Et bien les cadières ont été, autrefois, appelées "enguentières" et ce mot est issu de "onguent". Voilà donc notre réponse : l'huile de cade sert aux soins du corps !

Déjà les Romains s'en servaient pour embaumer les morts.

Durant le 19ème siècle, et jusqu'au milieu du 20ème, les femmes versaient quelques gouttes d'huile dans une bassine d'eau afin d'avoir de beaux cheveux luisants. Dans les années 70, Elisabeth me raconte que, parfois, elle utilisait l'huile de cade pour soigner les affections du cuir chevelu de ses clientes. Encore aujourd'hui, certains champoings, contiennent de l'huile de cade.

La médecine vétérinaire a beaucoup utilisé ce produit, en particulier pour soigner le piétin (affection des pieds du mouton). Parfois, près des bergeries, on construisait un four à cade tellement le remède était précieux.

En dermatologie et en cosmétologie, l'huile de cade a prouvé également son efficacité, par exemple : lutte contre l'acné, contre les tiques et est utilisée dans toute une gamme de savons spéciaux. Pharmacies et parapharmacies proposent aussi quelques spécialités à base de cade0

D'ailleurs, en parlant de savons, qui ne se souvient de "bébé Cadum" qui a accompagné nos jeunes années ? Bien sûr, l'entreprise Cadum s'est appuyée sur les vertus du cade et ainsi a su s'imposer avec une belle notoriété. En effet, l'entreprise lança en 1912 le "savon Cadum" et, dès les années 30, occupa 50% du marché de l'hygiène corporel ... au détriment du "savon de Marseille" qui dû se replier sur l'entretien du linge ...

Puis, dans les années 50, Cadum se lance aussi dans les lessives avec PEC (Produits d'Entretien Cadum), devenu ensuite le célèbre PAIC que nous avons tous connu. Et là, et bien, les "savons de Marseille" ont quasiment disparu.

Qu'est qui explique une telle réussite ? Je crois que les dirigeants de l'époque ont eu deux idées très efficaces :

  • profiter de la bonne image du cade largement utilisé depuis plus d'un siècle
  • utiliser les nouvelles méthodes américaines de marketing, arrivées en France dans les années 50.

C'est ainsi qu'un slogan se faisait entendre sur les radios "votre peau demande tant d'amour". Et puis, il y eu le lancement du concours du plus beau bébé Cadum ... Et surtout, une campagne d'affichage, sans précédent, montrant le bonheur d'un bébé joufflu, a fleuri sur les murs des grandes villes. Cette campagne a même été jugée parfois un peu excessive. C'est ainsi que la "Croix Rouge" publia 'la revendication des bébés", incitant à plus de discrétion.

Voilà donc l'huile de cade, produit naturel, plein de vertus, objet d'une épopée marketing pleinement réussie , devenue aujourd'hui, quasiment inconnue.

Inconnue, ou oubliée mais pourtant toujours présente. En effet, Cadum s'est associé à Palmolive pour devenir ensuite Colgate Palmolive, le tout dépendant aujourd'hui de l'Oréal. Et, sur les gondoles de supermarchés, on trouve encore les gammes de savon Cadum et Donge !

Voilà donc la belle histoire de l'huile de cade et de bébé Cadum. Nous sommes aujourd'hui dans une société complexe et parfois difficile à déchiffrer. Au détour d'un sentier, la découverte d'un four à cade nous permet, durant un instant, de mieux comprendre les changements de notre monde.

Et puis il reste encore une fabrique (une seule) en Europe qui produit l'huile de cade (dont une partie est fournie à l'industrie pharmaceutique). Il s'agit de la Distillerie des Cévennes, à Claret, non loin de Montpellier. Longue vie à elle !, qui contribue à perpétrer les savoir-faire ancestraux que nous avons trop souvent perdus. Le développement durable, souhaité par tous, s'en trouvera un peu enrichi.

Mais continuons notre chemin jusqu'au "Télégraphe" afin, peut-être, de découvrir une autre histoire qui pourrait bien être celle de la véritable naissance des télécommunications sur notre planète.

Merci pour votre attention et à bientôt pour de nouvelles aventures !

Alain Frébault le16.01.2015

Alain Frébault - Conteur des sentiers   Conteur de sentier

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