Pointe Cacau

A Cacau, l’invisible entre ciel et mer

 C’est vrai, « les calanques, on ne s’en lasse pas ». Près de Cassis, par des chemins faciles et en peu de temps, nous nous retrouvons dans un autre monde. La pierre omniprésente (« calanque » vient d’une racine « kal » qui signifie pierre ce qui a donné ensuite « calanco » qui signifie escarpé) et la mer s’interpénètrent en de magnifiques fjords.

 Un de ces lieux facilement accessibles est la « pointe Cacau » entre les calanques de Port Miou, Port Pin et En Vau. Après avoir écouté le « trou du souffleur », nous atteignons les très visibles vestiges de carrières (trémies, blocs de pierres …). Ces dernières nous rappellent les belles heures de cette activité qui a contribué à des constructions connues : Notre Dame de La Garde, les escaliers de Saint Charles, entre autres à Marseille, mais aussi, le Canal de Suez, le port d’Alexandrie ou le socle de la Statue de la Liberté à New York …

Nous voici arrivés à l’extrémité de Cacau, lieu magique, à contempler la Méditerranée entre Cap Canaille et l’île Riou. On resterait là des heures devant cette immensité , mariage du ciel et de la mer. Très vite, l’esprit vagabonde et s’éloigne du visible ou du concret (on oublie qu’on a peut-être mal aux pieds et que tout à l’heure, il faudra faire des courses …). Oui, l’invisible est là, sous nos yeux. C’est, par exemple, la faune et la flore sous-marine, mais je voudrais surtout parler des traces de notre histoire, bien cachées sous la surface de la mer. Elles sont innombrables, parfois dures réalités ou alors émouvantes découvertes. Evoquons quelques-unes de ces traces !

Boues rougesTout d’abord, les « boues rouges ». Voilà une dure réalité qui semblerait constituer la plus grande décharge industrielle d’Europe. En effet, l’usine de Gardanne, via un pipe-line de 55 km, dont 8 sous-marins, déverse depuis 1967 les rejets de son industrie de l’aluminium dans le canyon, profond de plusieurs milliers de mètres, qui se trouve au pied du phare de La Cassidaigne (que l’on voit à notre gauche). Comment est-ce possible , encore aujourd’hui, si près du cœur du Parc National des Calanques récemment mis en place ? Et bien, je voudrais apporter là une note positive face aux polémiques souvent entendues à propos de cette situation. L’existence même du Parc National, dont l’une des missions est probablement de contribuer à limiter les pollutions existantes, pourrait générer les énergies (et les financements) afin de lutter contre cette situation.

Usine de Gardanne Par ailleurs, le contrat de l’industriel sur ce sujet se termine en 2015, c'est-à-dire demain matin. Et puis, il semble que ce dernier ait, depuis 1988, fait des efforts pour réduire ses rejets (utilisation de bauxite enrichie générant moins de déchets, stockage à terre de ces derniers et utilisation à la construction des routes …). Les récentes prises de conscience de notre société sur la protection de l’environnement devraient nous aider, donc attendons les prochaines nouvelles que nous espérons bonnes.

L’invisible peut générer également des moments d’émotion pure. A l’horizon, à droite, on voit bien la pointe Est de la masse imposante de Riou et puis, se distinguant à peine au pied de cette île, le Grand Congloué et le Petit Congloué. Entre ces trois points, le « Sanctuaire Cousteau » Cousteaudont l’histoire commence en 1948. Un scaphandrier (un vrai « pieds lourds ») remonte d’une pêche aux violets et subit un accident de décompression. Dans son lit d’hôpital, il reçoit la visite du commandant Cousteau et lui raconte sa découverte, à cet endroit, de deux épaves étranges. En 1952, Cousteau et son équipe (entre autres, Georges Beuchat, célèbre fabricant de matériel de plongée et Albert Falco ( 1927-2012 à Marseille), plongeur, devenu ensuite capitaine de La Calypso, plongent au pied du Grand Congloué. C’est donc là qu’ils identifient les deux épaves distantes d’un siècle et durant Amphorescinq ans remontent 2500 amphores et 6000 pièces de céramique, aujourd’hui présentes au Musée des Docks et au Musée d’Histoire de Marseille. C’est là aussi qu’ils réalisent que ce lieu, comme beaucoup d’autres à proximité de Marseille, est l’objet d’empilements d’épaves au fil des siècles. Afin de limiter les pillages, un sanctuaire est donc décidé et protège ainsi quelques pages de notre histoire. Cette zone est particulièrement surveillée par les autorités contre tout mouillage et toutes plongées. Ce travail de l’équipe Cousteau est encore visible sur le Grand Congloué. En effet, entre une plateforme naturelle dans la roche calcaire (camp de base) et la surface de la mer, se trouve encore une échelle rouillée témoins des débuts d’une épopée Cousteau hors du commun.

Et puis, comment ne pas penser à l’auteur du « Petit Prince » qui a terminé sa vie là précisément, sous nos yeux. Rappelons-nous ce que dit l’histoire contemporaine. Le 31 Juillet 1944 au matin, Saint ExupéryAntoine de Saint Exupéry décolle de Borgo au Sud de Bastia aux commandes d’ un P38 Lockheed Lightning P38 Lightning pour une mission de reconnaissance photographique en vue du débarquement prévu le 15 Août en Provence. Malheureusement, vers midi le contact radio est interrompu. Pendant plus de 50 ans on ne sait rien de plus ! En Septembre 1998, survient un évènement extraordinaire. Jean Claude Bianco, à bord de son chalutier « Horizon », après une journée agitée de pèche au large des calanques, découvre dans ses filets une gourmette noircie par l’oxydation. GourmetteLe soir, à la maison, il frotte et apparaît, oh stupéfaction ! l’inscription : « ANTOINE DE SAINT EXUPERY (CONSUELO) » suivie d’une adresse à New York (Consuelo était le prénom de sa femme). Henri Germain Delauze, PDG de la Comex (décédé, lui aussi, récemment à Marseille) est contacté. Rapidement ils décident de déclarer la découverte. Et là, débute une navrante campagne de contestation, relayée par la presse et où les personnes sont même traitées de faussaires !

Par ailleurs, il faut savoir qu’au fil des ans, plusieurs épaves d’avions avaient été repérées dans la zone, épaves parfois déplacées par les chaluts. Par exemple, un empennage de Lightning fut découvert par Jean Claude Caillol, homme souriant et affable, souvent croisé dans les rues de Cassis (quand je vous dis que cette histoire a été écrite par les gens d’ici ). En octobre 2003, La Comex relève les différents vestiges d’avion repérés. L’expertise qui suit permet d’identifier un n° « 2734L » qui, après recherches, s’est révélé être celui du Lightning construit en Californie piloté par Antoine de Saint Exupéry le jour de sa disparition. Quel moment d’émotion intense pour les acteurs de cette découverte ! Aujourd’hui, les restes de l’appareil sont visibles au Musée de l’Air au Bourget. En 2010, la presse a annoncé la pose d’une plaque en la mémoire de Saint Exupéry sur l’île du Grand Congloué , nous l’avons recherché, sans succès. L’hiver dernier, la presse (encore elle) a rencontré Horst Ripper qui semble être le pilote de chasse allemand qui aurait pu abattre le Lightning ce jour là .

Voilà donc l’histoire étonnante des derniers instants de l’un des pilotes-écrivain-poète les plus connus au monde. Quelle émotion de savoir que ses restes, invisibles bien sûr, sont là devant nous, entre ciel et mer .

Merci pour votre attention et à bientôt pour de nouvelles aventures.

 

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