La journée s’annonce belle, au départ de « Fontaine de Vaucluse », la montée sur le plateau se fait rapidement. Et là, soudain, on découvre ce mur (une portion rénovée en vérité) flanquée de son logo inquiétant : une sorte d’oiseau-épouvantail au long bec. C’est avec émotion que nous longeons cet ouvrage, parfaitement visible malgré son âge et les aménagements ruraux, témoin d’un évènement dramatique qui marque encore les mémoires collectives dans notre région : la peste.
 

 

C’était en Mai 1720, il y a presque 300 ans, époque de « La Régence » après le décès de Louis XIV. Comme chacun sait, Marseille était un port prospère avec, entre autres, des importations d’épices et d’étoffes en provenance du Moyen Orient. Un certain bateau, « Le Grand Saint Antoine », en provenance de Syrie et Chypre se présente devant Marseille avec une cargaison de grande valeur constituée de soies et de coton. A l’époque, on était déjà bien conscient des phénomènes de propagation des maladies et le passage à « La Consigne Sanitaire » était obligatoire. D’ailleurs, ce bâtiment avait été construit un an auparavant et, encore aujourd’hui, on le repère facilement (il est bas et longiligne) à l’entrée du Vieux port à main gauche. Les contrôles aboutissaient généralement à des « quarantaines » (situées sur les îles voisines, Pomègues et Jaïre) afin de laisser le temps à d’éventuelles maladies de se déclarer et ainsi protéger la ville. Malgré quelques morts suspects durant la traversée, le capitaine du navire Chataud et le premier échevin Estelle, propriétaires de la cargaison, réussissent (probablement avec certaines complicités) à écourter la quarantaine. Ils avaient une bonne raison à effectuer cette démarche, la foire de Beaucaire (sur le Rhône, près d’Arles) avait lieu en Juin et c’était là l’assurance d’un bénéfice immédiat et important .

Un instant silencieuse, la maladie éclate de manière foudroyante: 15 morts en Juillet parmi les couturières, 100 morts par jour début Août, 1000 morts par jour fin Août ! Certes, la maladie n’était pas inconnue. Au Moyen Age, tous les dix ans, une région était touchée. Périodiquement, de grandes épidémies survenaient (6ème, 14ème, 17ème siècle). Dans l’ancien régime, tout homme à connu au moins une fois, dans sa (courte) vie, la peste. Cependant, cette épidémie là fut terrible car elle se cumulait avec une situation de famine due à plusieurs années de mauvaises récoltes. On l’appelait « la peste noire » (les lèvres étaient marquées de couleur noire charbon) ou peste bubonique (avec de gros boutons infectés). Après vomissement et diarrhées, la mort survenait en deux ou trois jours .

Pourtant les « bons remèdes » ne manquaient pas, comme par exemple les fumigations d’herbes ou les tampons de vinaigre … mais surtout les prières ! Comme à l’occasion de toutes situations désespérées, les charlatans étaient nombreux, proposant quelque bouillie de crapaud ou autres mixtures miraculeuses …bien sûr, et l’un et l’autre mourraient trois jours après … A défaut d’être efficace, les médecins, eux, avaient trouvé une forme de protection personnelle avec un étrange accoutrement : un long bec contenant des épices sensées couvrir l’odeur des cadavres et un long manteau de cuir dont l’odeur de bête devait repousser les puces porteuses du fléau. C’est cette image étrange qu’on retrouve sur tous les ouvrages évoquant cette grande peste du 18ème siècle.

Bien évidemment, la maladie se propage et particulièrement sur deux axes : Marseille-Arles-Avignon et Marseille-Aix-Apt, principales voies de communication, encore aujourd’hui. La panique est générale , on tente de créer des « cordons sanitaires » le long de la Durance pour éviter la propagation au Nord et le long du Rhône éviter la propagation à l’Ouest. Ainsi, les soldats surveillent ces lignes pour empêcher la population de fuir dans les villages encore à l’abri du mal. Les « billets de circulation » étaient obligatoires, ils devaient attester de la bonne santé de la personne et de sa venue d’un lieu exempt de maladies. Là encore, rien n’y fit et la peste continuait à s’étendre.

Alors, une solution radicale est adoptée : construire un mur entre les états pontificaux et la Provence. En effet l’Etat d’Avignon et le Comtat Venaissin (Cavaillon, Carpentras …) avaient une économie rurale modeste (élevage du vers à soie) et les échanges étaient donc nécessaires avec la France. Il était donc vital, pour ces contrées, de se protéger des menaces venant du Sud, le Saint Siège est donc chargé de la construction du mur. On fit appel à un architecte de Carpentras, Antoine d’Allemand, qui définit le tracé et les dimensions du mur (6 pieds de haut = 1,95 m et 2 pieds de large à la base = 0,66 m). Pour la plaine, ce sera un fossé de dimensions comparables mais en creux.

Le chantier démarra en Mars 1721 et mobilisa, en marche forcée, 500 hommes durant 4 à 5 mois. Chaque village devait fournir main d’œuvre et outils. Au début, ces paysans « faiseurs de murailles », enrôlés de force, étaient peu motivés et c’est la rémunération à « la canne de muraille réalisée » qui a permis de terminer cet ouvrage d’une trentaine de kilomètres en un temps record. De plus, on construisit plusieurs édifices :

  • Une cinquantaine de guérites (en forme de U, ouvertes vers le mur, elles permettaient de surveiller environ 500 mètres d’ouvrage)
  • Une cinquantaine de corps de garde pour le repos des soldats
  • Une vingtaine d’enclos pour le stockage des vivres et munitions

En Juillet 1721 tout était donc terminé (c’était un an après la déclaration de la peste à Marseille) et 1000 soldats envoyés par le Saint Siège assurèrent la surveillance d’un dispositif conçu pour une efficacité sans faille …

Las ! … quelques semaines après, coup de théâtre ! : on append qu’Avignon est infecté et que la Provence semble guérie … Une évidence est donc apparue: c’est de l’autre côté qu’il fallait surveiller le mur. Ainsi, c’est 1000 soldats, français cette fois-ci, qui furent chargés d’empêcher la maladie de revenir vers le Sud.

Quelle destinée étonnante que celle de ce mur qui, pourtant, joua probablement un certain rôle jusqu’à la fin de l’épidémie en Décembre 1722! Quel évènement dramatique qui fit, en un peu plus de deux ans, 100000 victimes dans la région dont 40000 à Marseille soit le tiers de la population ! Il faut dire cependant que la cupidité de quelques uns a été quelque peu rachetée par le comportement généreux et exemplaire d’autres personnes. L’une des plus connues fut le Chevalier Roze, l’un des Capitaines de place de Marseille qui, avec sa garnison, est venu en aide à la population. Aujourd’hui, quelques rues ou autres lieux rappellent le nom du valeureux Chevalier Roze. En particulier le « Mont Roze » - colline du bord de mer au début de cette magnifique route des Goudes - où, très discrètement enfouie sous la végétation, sa sépulture regarde Marseille.

Mais, au fait, qu’est devenu le « Grand Saint Antoine » ? Et bien il fut brûlé dans la quarantaine de l’île Jaïre et 300 ans après, il fait encore parler de lui ! En effet, dans les années 70, on identifie quelques membrures de l’épave enfouies dans la vase et le sable et en 1982, on remonte l’ancre qu’on entrepose dans les locaux de l’INPP (Institut National de Plongée Professionnelle) sur le port de la Pointe Rouge. Et puis, 30 ans après, en Septembre dernier, comme le rapporte La Provence on transporte cette pièce historique de 960 kg afin de la traiter dans le but d’être exposée au Musée d’Histoire de Marseille. Comme chacun sait, ce lieu situé sous le « Centre Bourse » rouvrira bientôt ses portes dans le cadre de Marseille Capitale Culturelle 2013.

Merci pour votre attention et à bientôt pour de prochaines aventures !

Alain Frébault le 11 Avril 2013

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